Le codex (1/2) : Livres et lecteurs au Moyen Âge

Étude du livre au Moyen-Âge : comment le codex modifie en profondeur le rapport à l’écrit ? - Temps de lecture : 9 min


Finis les rouleaux et les tablettes d’argile ! Le Moyen-Âge est l’avènement du codex, un nouveau support d’écriture qui donnera sa forme au livre jusqu’aujourd’hui. Cette forme, constituée d’un dos, de pages et de couvertures, est l’objet du travail du relieur : nos livres reliés ne ressemblent plus à des codex, mais ils n’en sont pas très éloignés.

Pour commencer, vous trouverez une frise chronologique retraçant rapidement l’évolution du livre au Moyen-Âge. Nouveau support signifie nouvelles pratiques, j’observerai donc les transformations des utilisations du livre : comment l’introduction du codex modifie les rapports à l’écriture, à la lecture, et comment s’organise le partage des savoirs dans la société médiévale. Pour faire le lien avec mon travail sur les Très Riches Heures du duc de Berry, une partie de mon attention se placera sur le livre au Moyen-Âge tardif.

Cette étude me permettra dans la seconde partie* de définir les caractéristiques de la reliure au Moyen-Âge en détaillant la forme du codex, sa structure générale, les matériaux utilisés et les décors.

*(à paraitre)

 

Repères chronologiques

  • 789 : Avec l’Admonitio Generalis, Charlemagne demande l’ouverture d’écoles pour instruire les enfants (lire, compter, chanter, etc.). Cela accompagne la “renaissance carolingienne” (ou “réforme carolingienne”), une période culturelle riche au cours de laquelle un effort de copie et d’uniformisation des textes classiques et lithurgiques est réalisé. Les textes sont produits en langue latine et en minuscule caroline, un caractère manuscrit privilégié pour sa clarté.

  • 1163 : Pose de la première pierre de Notre Dame de Paris

  • 1253 : création du collège de Robert de Sorbon, qui est alors un des nombreux collèges hébergeant sur le flanc de la montagne Sainte-Geneviève des étudiants pauvres et deviendra la Sorbonne (en savoir plus sur son histoire au Moyen-Âge). Avec l’augmentation des lecteurs, un deuxième effort de copie des textes est réalisé.

  • 1276 : La plus ancienne fabrique de papier de l'Europe chrétienne est bâtie à Fabriano (Italie). Une trentaine de maîtres papetiers y sont actifs au début du 14e siècle.

  • 1298 : Le livre de Marco Polo est rédigé en prison (!) dans un français approximatif, en Italie, suite à son voyage en Asie. Il sera copié plusieurs fois au cours du 14e et du 15e siècle, les exemplaires portent différentes appellations : Le Livre des Merveilles, Le Devisement du monde. Exemplaire conservé à à la BNF

  • 1306 : début de la rédaction de la Divine Comédie en italien vernaculaire, œuvre poursuivie jusqu’à la mort du poète en 1321. Dante est suivi de près par Pétrarque et Boccace qui écrivent eux-aussi en italien vernaculaire, marquant la naissance de la littérature italienne.

  • 1390 : Création du plus ancien livre aux plats de cartons connu à ce jour.

  • 1450 : Essor de l’imprimerie d’après les expérimentations de Gutemberg à Mayence qui invente le caractère mobile (inspiré de la minuscule caroline), imprimé à l’aide d’une presse à bras.

  • 1452 : Début de l’impression de la Bible à 42 lignes, approximativement à 150 exemplaires, dont une petite quantité est imprimée sur parchemin, et le reste sur papier.

  • 1469 : Installation de la première imprimerie de France à la Sorbonne par le bibliothécaire du roi Louis XI, Guillaume Fichet.

 

La lecture pendant le Haut Moyen-Âge et le Moyen-Âge classique

Succédant aux supports d’écriture de l’Antiquité (la tablette d’argile, le rouleau, la gravure lapidaire), le codex s’implante progressivement en Europe avec la christianisation. Il deviendra le support prédominant au Moyen-Âge. Avec l’apparition d’un nouvel objet, c’est à dire une nouvelle manipulation, de nouveaux matériaux, on peut s’interroger sur son influence sur la culture de l’écrit.

Au cours du Moyen-Âge, la lecture se raréfie en Europe occidentale. Pratiquée dans l’Antiquité en public et à voix haute, elle se retire alors vers des espaces confinés : églises, cellules, réfectoires, cloîtres, écoles religieuses, etc. Les lecteurs se renferment dans le cadre de la pratique religieuse, qui favorise la lecture silencieuse - ou murmurée, et leur nombre se réduit.

Le support de lecture change également de forme : la tablette et le rouleau laissent place au codex. Le codex est un support d’écriture et de lecture très proche du livre tel qu’il existe aujourd’hui : un ensemble de feuillets de parchemin pliés et assemblés en cahiers, protégés par - en général - des ais de bois.

Ce nouveau support, qui s’installe progressivement à la faveur de la christianisation européenne (on trouve des bibles copiées sur codex dès le 2e siècle !), amène une nouvelle organisation de l’écrit. Face au volumen (le rouleau) qui propose une succession de colonnes de textes, le codex permettra une hiérarchie et un séquençage des informations. Le Moyen-Âge apportera peu à peu au livre une structure interne : marges, ponctuation, titre, chapitrage, index, etc. Comme la pratique de la lecture se limite souvent à l’activité religieuse, les textes sont lus et relus afin d’être médités, intégrés et mémorisés. Parmi un ensemble de modifications ainsi apportées à l’action de lire, le codex favorise notamment la pratique de la relecture : C’est le début de la prose.

“le rapport à la linéarité du texte s’en trouve modifié : lire dans le silence de soi-même, c’est s’autoriser des retours en arrière, à l’intérieur d’une phrase en prose ouverte à la complexité”
(Le français médiéval par les textes, J.Duclos, O.Soutet, J.R. Valette)

L’écriture, quant à elle, est aussi pratiquée dans des espaces confinés, le scriptorium, principalement par des religieux. Elle n’est pas nécessairement liée à la lecture, elle est une pratique pieuse, une discipline de l’esprit. En conséquence, les copistes écrivent beaucoup mais lisent peu. Il y a donc peu de lecteurs et peu de lectures. Les livres deviennent à cette occasion un objet précieux à vocation patrimoniale, un signe du sacré : il est composé en latin et orné richement. L’objet-livre peut alors devenir un trésor d’église.

Selon Nathalie Coilly, Archiviste paléographe, conservatrice à la Réserve des Livres Rares de la BNF, on peut constater dans l’imagerie médiévale beaucoup de représentations de livres tenu au travers d’un intermédiaire : une peau de cuir, un textile, une manche, etc. Elle envisage l’hypothèse que l’on aurait évité le contact direct des mains sur le livre en vue de préserver le caractère sacré du codex.

Je n’ai malheureusement pas trouvé ce type d’images. Sur les enluminures que j’ai consultées, les personnages ont au contraire souvent leurs mains en contact avec les pages ou les reliures, ce qui m’a amenée à consulter la thèse de Judith Guéret-Laferté consacrée à la représentation du livre dans l’enluminure franco-flamande des 14e et 15e siècles. Avec cette thèse, elle défend l’idée que l’habitude médiévale d’envisager l’image par le symbole ne permet pas de définir des pratiques réelles liées aux objets représentés. La présence dans les fonds patrimoniaux de reliures à chemises et double-couvrures appuient cependant la thèse de N. Coilly.

Enluminure représentant un homme auréolé assis écrivant dans un codex posé sur ses genoux, alors qu'un rouleau déplié portant des inscriptions en alphabet grec se déploient en l'ai devant lui

Saint Luc copie le texte d’un rouleau dans un codex | extrait d’enluminure, manuscrit Grec 189, folio 219, conservé à la BNF ©BNF

Enluminure représentant 4 personnages, deux assis avec des codex ouverts sur leur genoux, plongés dans la lecture, 2 debouts : un homme semble tendre un livre fermé vers une femme voilée

Giovanni Colonna, Mare historiarum | folio 369, manuscrit Latin 4915 ©BNF

 

Regain de lecteurs au Moyen-Âge tardif

Depuis le 12e siècle, qui marque le début d’un second effort de copie (des textes antiques), les lecteurs se multiplient, et peu à peu les sujets se diversifient. L’université devient le lieu de l’apprentissage de ce qui est considéré comme les disciplines supérieures : la théologie, le droit et les arts libéraux (grammaire, rhétorique, dialectique, arithmétique, géométrie, astronomie et musique). Cet apprentissage se fait grâce au texte, qui redevient l’objet d’une lecture orale via l’enseignement. Il forge l’exercice intellectuel et modifie les pratiques de la dévotion, en permettant la formation d’un sens critique face à l’écrit tout comme la naissance d’idées hétérodoxes.

La naissance de l’université, la redécouverte progressive de textes antiques, associées à la crise du 14e siècle transforment radicalement la pratique de la lecture : elle (re)devient le vecteur de la transmission et s’ouvre à une population laïque. Des princes, des seigneurs mais aussi des marchands et des artisans s’alphabétisent. De sorte qu’au début du 15e siècle, le livre est l’objet d’un marché. Le livre est cher, mais tout de même accessible aux bourses aisées. Il devient alors une marque de pouvoir.

Les progrès de l’alphabétisation permettent également à la lecture de se développer en marge du cadre scolastique et universitaire. Bien que les écrits en langue vernaculaire existent depuis le 9e siècle (exemples : les Serments de Strasbourg en 842, les romans de Chrétien de Troyes vers 1160), ils commencent au cours du 14e à concurrencer sérieusement les écrits en latin. Des textes rédigés en langue vulgaire sont alors célébrés : Dante, Pétrarque et Boccace, considérés aujourd’hui comme les pères de la langue italienne, ouvrent la voie à une lignée de textes plus largement diffusés en langue vernaculaire.

On constate aussi au cours de cette fin de Moyen-Âge la multiplication des signatures et des noms propres : Dante, les Frères de Limbourg, Christine de Pizan, etc. C’est le résultat d’un long processus étalé sur plusieurs siècles. Selon O. Delsaux, le mot “escripvain” serait passé du sens de “copiste” à celui d’ “auteur”. Le transcripteur de texte devient ainsi un auteur et un poète. La notion de la paternité de l’œuvre apparaît. C’est l’avènement d’une nouvelle figure prestigieuse, celle de l’artiste.

En conséquence, le codex est également modifié en vue de s’adapter à ce nouvel usage du livre. En quelques décennies, les structures du livre changeront plus rapidement qu’en plusieurs siècles !

Enluminure représentant une grande quantité de personnage portant des livres. Un personnage central a un livre ouvert sur un pupitre devant lui, les autres ont les livres ouverts devant eux et regardent dans sa direction

Cours de théologie à la Sorbonne | miniature enluminée © Bibliothèque de Troyes

Extrait d'enluminure représentant Christine de Pizan devant trois personnages couronnés. Entre eus se situe une table couverte de vert où sont posés trois livres, un ouvert et deux fermés

Christine de Pizan, ses très longues manches typiques de la fin du Moyen-Âge, ainsi que pas moins de 3 livres nonchalamment entreposés en équilibre précaire | Extrait d’enluminure - Manuscrit français 1178 folio 13 ©BNF

 

Conclusion

Le codex, en tant que nouveau support d’écriture est à la source d’une modification des pratiques de l’écrit. Avec la christianisation, une nouvelle approche de la lecture s’installe et le livre devient un objet précieux, voir sacré. Ces évolutions s’accompagnent de multiples possibilités dans la fabrication de ce nouvel objet, moteur important de la culture médiévale. J’essaierai donc dans mon prochain article de revenir au sujet de la reliure en m’intéressant de plus près au codex et à ses spécificités techniques.


Bibliographie et sources

  • Conférence du 9 mai 2016 à la Bibliothèque de l’Arsenal, présentée par Nathalie Coilly, conservatrice à la Réserve des livres rares de la BnF | Visionner la conférence

  • Livre : Le français médiéval par les textes, J.Duclos, O.Soutet, J.R. Valette

  • Extrait de thèse de Judith Guéret-Laferté consacrée à la représentation du livre dans l’enluminure franco-flamande des 14e et 15e siècles | consulter

  • Livre : Histoire du livre : depuis ses origines jusqu’à nos jours, Emile Egger

  • Cours d’histoire du livre présenté par Jacky Vignon au Lycée Tolbiac en formation CAP arts du livre (2011-2012)


Merci à Nicolas Calvo pour la relecture



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