Recomposition d’une BD - Sam, de Ohm
temps de lecture : 9 min
Suivi du processus de création d’un projet de reliure emboîtée, à dos plat, couverte en toile, réalisée à partir d’un ensemble de pages libres issues d’un magazine (Sam, de Ohm, publié dans Spirou magazine).
Relié en 2026.
Diagnostic
“Une liasse de feuilles arrachées de magazines”. C’est comme ça que le projet m’a été présenté par ma cliente. Effectivement, rendez-vous pris, je découvre un ensemble reconstitué suivant la parution chronologique, mais un peu chaotique : la liasse est constituée d’approximativement 150 pages imprimées recto-verso, dont, pour la majeure partie, seulement une face nous intéresse. Il y a aussi quelques doubles pages, quelques couvertures et parfois des pages imprimées en recto-verso.
En termes de reliure, ça signifie de l’ingénierie dans la plaçure, pour assurer la maniabilité et la bonne conservation du livre. Il faudra en particulier penser une solution pour cacher les faces hors-sujet. Par ailleurs, pour assembler le volume, je propose 3 options :
un carré-collé, rapide, peu cher mais qui risque de craquer à la manipulation,
un surjet, rapide mais qui perd une bonne partie des informations en fond de cahiers (dommage pour les doubles pages),
un montage en cahiers à l’aide d’onglets, long, plus coûteux, mais qui permet une plus grande ouverture et une meilleure conservation.
Le montage en cahiers est retenu. Pour éviter de faire grimper trop le devis, nous choisissons de monter un ensemble de 10 cahiers dans une structure à dos droit : un bradel en toile avec papiers de couleurs en gardes, et un titrage imprimé et collé sur le dos et la couverture depuis les éléments du volume.
La liasse et ses feuillets arrachés, de formats divers
Etude de cas
Assurer la continuité du livre
Pour commencer, j’examine avec attention l’ensemble du volume. Comme je constate que le papier majoritaire est dans le mauvais sens (1), qu’il est légèrement transparent et qu’il semble fragile. Je réfléchis donc à une technique adaptée pour cacher les pages non-pertinentes, c’est-à-dire les faces hors sujet.
S’il me suffira en général de coller la suite au verso, dans quelques cas c’est impossible. Je prévois alors d’ajouter quelques pages colorées au volume pour ponctuer la lecture. Je choisis un ensemble de trois couleurs en cohérence avec la charte graphique de l’œuvre, à intégrer aléatoirement quand c’est nécessaire.
Pour assembler les rectos au versos, j’exclus le collage sur toute la surface du papier pour préférer un collage sur quelques millimètre en gouttière (2). De cette manière, je ne prends pas de risque quant à l’humidification des papiers : pas de déformations, de plis, d’arrachage, de transparences et une opération aisément réversible.
Après une centaine de collage effectué sans heurts, la continuité de l’ouvrage est assurée. Chaque recto est associé à un verso, rangé dans l’ordre chronologique de parution. Je recoupe chaque double-feuille en tête. Cette coupe à la cisaille me permettra d’offrir une première cohérence au bloc et donc d’anticiper le montage des cahiers.
Pendant que mon livre est encore sous forme de planches libre, je scanne aussi les éléments qui me serviront à titrer et décorer la reliure.
(1) sens du papier : Les fibres de pâte à papier industrielle sont comme “alignées” dans un sens, ce qui confère un sens souple et un sens rigide à chaque feuille. Il est important en reliure d’identifier le sens du papier pour éviter les plis et les déformations disgracieuses de l’ouvrage.
(2) gouttière : tranche du livre opposée au dos, côté non-assemblé de la page.
Le volume commence à prendre forme après recomposition des recto-verso en collant en gouttière les pages entre elles.
Monter les cahiers
Maintenant que cette première étape est réalisée, je dois composer mon ensemble sous la forme de cahiers. Pour fabriquer ces cahiers, j’utilise un système artificiel permettant de recréer un pli, pour que chaque cahiers soit composé d’un ensemble de feuilles pliées en deux. Je crée ce qu’on appelle des onglets, des bandes de papier fin qui seront collées sur chaque page pour former des fonds de cahiers.
Ici, ils sont calculés pour être suffisamment larges pour compenser les différents formats composant le volume. Il sont collés sur quelques millimètres dans le fond de chaque feuille. Je les colle de manière à les prendre en sandwich dans le montage précédent et rentre plus discret l’assemblage.
Je dois faire très attention lors de la composition des cahiers car leur largeur est définitive : je ne pourrais pas les recouper en gouttière sans risquer d’endommager le collage réalisé. Une condition qui se révèle un peu acrobatique et dont j’espère m’être tirée le plus élégamment possible.
Mes 10 cahiers ainsi montés, j’ajoute deux cahiers de gardes et je passe mon volume en presse. Mon livre est prêt pour les opérations de couture.
On voit en haut l’excédant d’onglet dépasser du livre.
Onglets de papier simili-japon visibles sur cette image prise en cours de couture
Façonner le bloc livre
Ayant choisi une structure de type bradel (5) à dos droit, je choisis une couture rapide, la couture sur rubans. Pour faciliter la mise en place, j’opte pour une variante qui ne nécessite ni ruban ni cousoir et sera moins volumineuse sur le dos du livre : la couture en nid d’abeille.
Après avoir grecqué (6) le dos pour percer les fonds de cahiers, je m’équipe simplement de mon aiguille et d’un fil de lin. Je le choisis fin pour éviter que le dos ne monte, c’est à dire qu’il ne devienne plus épais que le reste du bloc livre.
Après la couture, je fixe le dos en appliquant un premier collage. Celui-ci sec, mon bloc livre prend une forme quasi-définitive. Je passe le livre en tête et en queue au massicot afin d’en régulariser les tranches, avant d’appliquer une mousseline (7) sur le dos. Puis je façonne une tranchefile dans les chutes de papier de garde, que je colle aux emplacements de coiffes. Enfin, j’applique des papiers à dos sur le livre, que je laisse sécher avant de les poncer. Mon bloc-livre est terminé.
(5) Bradel : structure de reliure dont le bloc-livre est traité séparément des couvertures, le tout étant assemblé au dernier moment
(6) Grecquage : Technique de perçage des fonds de cahiers à la scie permettant de préserver l’alignement des cahiers lors de la couture
(7) Mousseline : toile de coton au tissage très lâche utilisée pour rigidifier le dos
Couture main dans les fonds de cahiers
Couture en nid d’abeille sans cousoir ni ruban
Le bloc livre cousu, encollé, massicoté
Préparer les couvertures, assembler
Pour réaliser les couvertures, je prépare un ensemble de cartons composé des deux plats et du dos. Je les assemble à l’aide de papier kraft et laisse reposer l’ensemble pour travailler les éléments de décorations.
À l’aide des scans effectués sur le livre, je prépare une bande de titrage à coller sur le dos ainsi qu’un élément à insérer sur le plat. J’imprime plusieurs versions pour en ajuster la taille. J’opte pour une impression en noir sur papier jaune, le même que le papier de garde et la tranchefile. Je prépare une cuvette pour accueillir l’élément à coller sur le plat, afin de le protéger.
Une fois ces étapes réalisées, je couvre mon ensemble avec la toile verte choisie par ma cliente, et j’y colle les éléments imprimés. Pour finir, je recoupe les remplis et je les comble avant procéder à l’assemblage final : le collage des gardes sur les contre-plats, fixé en presse à percussion.
Le bloc-livre terminé dans l’assemblage nu de cartons composant les plats et le dos.
Les éléments de décors extérieurs
L’assemblage final en presse à percussion
Et voilà !
Pour finir, quelques vues sur le projet terminé, un bradel en toile à dos droit, avec des gardes de papiers couleurs et un titrage imprimé et collé, avec une tranchefile papier assortie aux éléments du livre.